Regarder passer le monde

En anglais, on dit “watching the world go by”. J’aime beaucoup cette expression. Elle sent les vacances, le repos, la sérénité de celui ou celle qui peut se permettre de s’arrêter un moment, perdu dans ses pensées, regardant sans vraiment regarder ces instants de la vie des autres qui défilent devant soi.

J’ai fait ça aujourd’hui. Je suis allée au parc, me poser sur un banc. L’idée m’est venue après un repas sur le balcon d’une voisine, qui habite plusieurs étages au-dessus de moi. Depuis son balcon, on voit la vie du pâté d’immeubles, les gens qui vont et viennent, les voitures qui passent, s’arrêtent, repartent. Depuis le mien, j’ai plutôt une vision un peu myope de ce qui se passe juste sous mon nez, dominée par un grand arbre plein de feuilles.

Regarder passer le monde. Regarder défiler la vie. J’ai réalisé que j’avais peu d’opportunités de faire ça. L’oisiveté ne me vient pas facilement, et je me rends compte qu’il est important pour moi de cultiver des “temps morts”, pour me reposer, me ressourcer, récupérer.

Même quand je ne fais rien, quand je ne veux rien faire, je suis comme tractée vers l’action. La vie numérique dans mon téléphone, évidemment, mais aussi lire, écrire, photographier, documenter, observer attentivement, cogiter… Ça m’est arrivé, dans le parc. D’abord, j’ai éteint le podcast que j’écoutais en marchant. Après quelques minutes de rien, j’ai voulu enregistrer mes réflexions et impressions. J’ai pensé à quelque chose qui nécessitait l’envoi d’un message à une connaissance. J’ai fait un effort explicite pour ranger mon téléphone dans mon sac, et juste regarder autour de moi. J’ai eu rapidement envie de prendre mon carnet pour écrire. Je me suis retenue. J’ai regardé passer les gens et les pigeons, regardé les bateaux minuscules sur le lac, humé l’odeur de l’été, et laissé mon esprit vagabonder.

Je me suis dit qu’il fallait que je revienne. Que peut-être, une fois, je fasse le saut de venir sans téléphone, ni cahier, ni appareil photo. Ce n’est pas évident comme idée, surtout de venir sans appareil photo.

Ça s’est plutôt bien passé, en somme. J’ai pu apprécier d’être là et de ne rien faire. C’est assez étonnant pour moi, de pouvoir faire ça. Toute ma vie, j’ai été courbée sous le poids de cette longue liste de choses à faire que je n’arrivais pas à faire. Un poids coupable qui venait appuyer sur mes rares moments de répit, parce que je devrais plutôt d’abord faire ceci ou cela. Et me reposer ensuite. Mais je savais bien que je ne pouvais jamais en voir le bout, de cette liste de choses à faire. Je n’arrivais même pas à entamer le début.

Depuis six mois, tout a changé. Je “gère” enfin. La liste existe toujours, elle est toujours longue (et le sera certainement toujours, merci hyperactivité). Mais j’avance. Les choses importantes et urgentes sont faites. Et même plus. C’est sous contrôle. Je n’avance peut-être pas aussi vite que je voudrais, mais j’avance, je vois où je vais, et je sais qu’il n’y a pas d’horribles mauvaises surprises qui m’attendent au détour d’un chemin. J’arrive maintenant à prendre du temps pour moi, du temps de repos et de plaisir, sans mauvaise conscience. C’est une libération.

Mais voilà, je suis encore en train d’apprendre à faire ça. C’est nouveau. Malgré moi, je me retrouve souvent un peu automatiquement à faire. Et mon cerveau a besoin de passer plus de temps en mode par défaut, j’en ai conscience. Juste là, me poser sur un banc au parc semble être une bonne piste.

Originally published at Climb to the Stars.

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Anglo-Swiss. Digital communications and strategy. Lausanne. Feline Diabetes. Other random stuff.

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Stephanie Booth

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